Dans la société burundaise, hier comme aujourd’hui la famille est le socle de l’organisation sociale et culturelle. Jadis, la famille constituait à la fois le modèle, l’école et le milieu où l’enfant acquiert tout pour sa personnalité. Dans la famille, les relations entre mari et femme y sont régies par des devoirs réciproques, des limites précises et des attentes mutuelles. Si la tradition a longtemps dicté les comportements, l’évolution des mentalités et l’influence des valeurs modernes, notamment religieuses, ont progressivement redéfini les rapports entre les mariés. Il est donc nécessaire de retracer hic et nunc la situation des relations entre époux et épouse dans le Burundi traditionnel. Dans notre ébauche, nous ne ferons pas référence à de nombreuses sources, notre référence principale étant le livre “Burundi traditionnel, aperçu sur les relations familiales” du Père Vekemans, publié en 1974, qui résume les résultats d’une enquête réalisée entre 1951 et 1955 auprès de la communauté burundaise. Le présent article est aussi un hommage à toute femme, en ce mois dédié à ses droits ; il cherche à démontrer combien crucial était le rôle de la femme dans la société, une condition sine qua none pour le développement tant familial que national. En nous consacrant à un écrit de ce genre, nous entendons tracer une vue synoptique de la vie de la femme d’antan, ses droits et ses devoirs sans toutefois mettre l’accent sur les inégalités qui s’observaient entre le mari et la femme.
La femme : pilier du foyer et gardienne des valeurs
Même si certaines coutumes sociales marginalisaient la femme ou lui enlevaient des droits par rapport à l’homme, elle était tout de même respectée et son rôle revêtait une grande importance. Traditionnellement, la femme burundaise est perçue comme la responsable principale des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Elle doit assurer la propreté de la maison, la préparation des repas et la gestion des biens du foyer. Le mari attend d’elle qu’« elle écoute ce qu’il dit (amwumvire), qu’elle ne le méprise pas (atamukengera) et qu’elle aime travailler, qu’elle soit propre et qu’elle inculque aux enfants le respect de l’autorité du père. »
Cependant, la femme n’est pas considérée comme une esclave. Elle garde des droits fondamentaux, notamment celui d’être respectée par son mari et de pouvoir rendre visite à sa parenté. Comme le souligne un témoignage : « La femme a droit au respect de sa personne. L’homme n’a pas le droit de battre ou d’insulter sa femme comme il veut. »
Le père Vekemans affirme qu’un homme respectable doit honorer sa femme et veiller à ce qu’elle soit entourée de respect : « La femme demande également à son mari le respect de sa personne. Qu’il ne la méprise pas et qu’il l’écoute. Qu’il la respecte devant les autres, et que lui non plus n’aille raconter ce que sa femme aurait fait de mal. Qu’il l’aide dans les travaux de culture et qu’il ne la laisse travailler toute seule. Qu’il n’aille pas trop souvent le soir boire de la bière. Qu’il ne s’en aille pas sans dire au revoir à sa femme ni sans indiquer le moment de son retour. Qu’il ne s’amuse pas avec d’autres femmes. Qu’il l’aide à se procurer les habits nécessaires. Elle ne veut pas être battue. Qu’il l’aide à éduquer les enfants. Qu’il lui donne la liberté suffisante d’aller saluer sa parenté. Qu’il ne se mêle pas trop des affaires de cuisine. Que lui-même sache se comporter en homme qui sait se défendre, et défendre les intérêts des siens. »
Le mari : autorité et protecteur du foyer
Dans la culture kirundi, l’homme est vu comme le leader du foyer en témoignent certains proverbes (Umutwe w’Urugo ni umugabo) mais ils reconnaissent aussi la femme comme le pilier et le fondement de toute prospérité familiale (uwuhusha itunga ahusha umugore). De ce fait, le mari, était investi d’une autorité reconnue, mais cette autorité était encadrée par des devoirs.
Il devait assurer la sécurité matérielle et morale de sa famille. La femme attendait de lui qu’il « l’aide dans les travaux de culture, qu’il ne la laisse pas travailler toute seule, qu’il lui procure les habits nécessaires et qu’il respecte sa personne devant les autres. » Le mari est également tenu de ne pas abuser de son pouvoir : « Il ne peut pas « kumugira imbohe », l’enfermer ou l’empêcher d’aller rendre visite à sa parenté. » Son rôle est donc celui d’un protecteur et d’un soutien, et non d’un tyran.
De là, nous disons que dans la famille traditionnelle, les époux étaient soumis à des limites et exigences réciproques. De toutes les façons, même si certains hommes se montraient abusifs, les attentes mutuelles révèlent une logique d’équilibre. La femme devait être respectueuse, travailleuse, discrète et soucieuse de l’éducation des enfants. Le mari de son côté, devait être respectueux, présent, fidèle et capable de défendre les intérêts de sa famille. Ainsi, chacun a des limites à ne pas franchir : la femme ne doit pas être familière avec d’autres hommes, tandis que le mari ne doit pas humilier sa femme ni négliger ses responsabilités.
Les changements des mentalités et la nouvelle façon de voir les choses.
Avec l’influence du christianisme et des valeurs modernes, les rapports conjugaux se sont transformés. « Le fait que le mari et la femme se traitent mutuellement avec respect, que la femme respecte l’autorité de son mari et qu’il respecte aussi la personne de sa femme, ce sont des apports de la religion. » Les femmes sont désormais plus libres qu’avant dans leurs réponses, plus exigeantes sur certains aspects (nourriture, vêtements, liberté de mouvement), tandis que les maris sont moins brutaux et plus attentifs aux besoins de leurs épouses. Selon l’auteur ci-haut cité, cette évolution ouvre la voie à une relation plus équilibrée, où la femme n’est plus considérée comme une servante et où le mari redéfinit son autorité en termes de soutien et de partenariat.
En somme, disons que la famille burundaise repose sur une complémentarité entre mari et femme, chacun ayant des devoirs et des exigences envers l’autre. Si la tradition a longtemps fixé des rôles respectifs, l’évolution des mentalités et l’influence religieuse ont ouvert la voie à des relations plus équilibrées et respectueuses. La femme reste le pilier du foyer, tandis que le mari demeure l’autorité protectrice, mais tous deux sont désormais appelés à construire une relation fondée sur le respect mutuel et la solidarité.