L’Umuganuro, avons-nous dit dans l’article précédent, était dans le Burundi precolonial, l’une des cérémonies les plus importantes du royaume. Elle représentait une précieuse occasion d’exprimer l’unité du peuple burundais, la souveraineté du roi ainsi que la relation harmonieuse entre les hommes et la divinité.
Selon le linguiste Alexis Kabura, cette fête, célébrée une fois par an au mois de décembre, marquait un moment symbolique où le roi inaugurait solennellement l’année et bénissait les semences, notamment celles du sorgho. Dans cet article, nous parlerons surtout de certains rôles indispensablement joués au Muganuro. Nous prendrons aussi en considération certains aspects clé de son existence, mais aussi de sa dissolution après l’infiltration et l’invasion des blancs missionnaires et colonisateurs.
Cérémonie royale et bénédiction des semences
Ce jour exceptionnel dans la vie nationale voyait le roi consommer et partager une patte sacré de sorgho issu de la première récolte, soigneusement protégée des oiseaux et cultivé à Nkoma région située au sud-est du Burundi. Le nom de ce sorgho est Amasaka y’amasugi que l’on peut littéralement traduire comme « le sorgho vierge ». Ce geste incarnait le don symbolique de l’année.
Le roi bénissait ensuite les semences destinées aux prochaines plantations. Il recevait un panier rempli de sorgho (ikinyankinda), présenté par un dignitaire, sur lequel il posait ses mains. Par ce rituel, l’ensemble du sorgho du pays était considéré comme sanctifié.
Une fête rythmée par les signes du ciel.
Bien que les Burundais ne disposassent pas de calendriers écrits, ils savaient lire les signes naturels avec une grande sagesse. L’Umuganuro, célébré en décembre (Kigarama), se préparait dès novembre (Munyonyo). L’apparition de l’étoile Rwamigabo (connue sous le nom de Sirius), la plus brillante du ciel après le soleil, signalait le début des préparatifs. Les devins royaux avertissaient alors le roi, qui convoquait les sages et les intendants pour rassembler tout le nécessaire.
Une organisation complexe aux rôles bien définis
Dans cette fête faisant objet de notre travail, nombreuses personnes étaient mobilisées.
En premier lieu, venaient les chasseurs sacrés (Abaziragahama), chargés de capturer une antilope mâle offerte au roi pour symboliser l’entrée dans la nouvelle année.
En second lieu, venaient les Baganuza, responsables d’apporter les premières graines (amasaka) cultivées à Nkoma (dans l’actuelle Rutana), guidés par leur chef Ntare y’Inkoma. Ce dernier autorisait le début de la mouture des graines, réalisée par Muzuka, qui apportait également une herbe sacrée (ubushingo) utilisée pour allumer le feu nouveau de la fête. Les Baganuza renouvelaient également, par des rites précis, la puissance symbolique du roi.
La cérémonie s’étalait sur une octave, huit jours accomplis, ponctués de réjouissances, d’offrandes et de démonstrations de solidarité entre les clans du royaume.
Déclin et disparition de l’Umuganuro
Malheureusement, avec l’arrivée des colonisateurs et missionnaires européens, cette fête fut peu à peu interdite. La dernière célébration officielle eut lieu en 1929. En décembre 1930, le roi tenta de relancer l’Umuganuro, mais fut empêché par l’administration coloniale belge. Le dernier Mukakaryenda, Ruburasoni, renonça aux rites ancestraux et se convertit au catholicisme. Les troupeaux royaux sacrés (Semasaka et Muhabura) qui accompagnaient les tambours royaux (Karyenda et Rukinzo) furent sacrifiés.
Une tentative de renaissance de l’Umuganuro eut lieu en 1958, mais elle fut dénaturée par des influences chrétiennes. En 1966, avec l’avènement de la République, la fête fut définitivement supprimée.
Par Clovis Niyonkuru